
Homayra Sellier est née en Iran, d’origine kurde. Elle le revendique elle-même sur ses profils publics, se décrivant comme fière de ses racines irano-kurdes. À 17 ans, en 1979, elle quitte Téhéran avec sa sœur jumelle et des amies, toutes envoyées à Paris par leurs parents dans l’urgence de la révolution islamique. Fondatrice et présidente d’Innocence en Danger, elle est aujourd’hui l’une des voix les plus connues en France et en Europe dans la lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants.
Des origines kurdes dans un Iran en révolution
Le peuple kurde est réparti entre quatre États : la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Il constitue la plus grande nation sans État au monde, avec une population estimée entre 30 et 45 millions de personnes. En Iran, les Kurdes représentent environ 7 à 10 % de la population totale, concentrés majoritairement dans le Kurdistan iranien, région montagneuse du nord-ouest du pays.
Les Kurdes iraniens entretiennent depuis des siècles des liens linguistiques et culturels étroits avec les autres peuples iraniques. Des dynasties comme les Safavides ou les Zands comptent d’ailleurs parmi celles dont une partie des racines est rattachée au monde kurde. C’est dans cet héritage que s’inscrivent les racines d’Homayra Sellier, qu’elle assume sans ambiguïté depuis ses premières prises de parole publiques.
En janvier 1979, le shah Mohammad Reza Pahlavi quitte l’Iran. Le 1er février, l’ayatollah Khomeini rentre d’exil. En quelques semaines, la République islamique s’installe, transformant radicalement la société iranienne. Face à cette bascule, les parents d’Homayra Sellier prennent une décision rapide : envoyer leurs filles à Paris. Le programme initial prévoit un séjour temporaire, le temps que la situation se stabilise. Elle ne rentrera jamais vivre en Iran.
L’arrivée à Paris, la formation, et le drame fondateur
Débarquées seules dans une capitale dont elles ne maîtrisent ni les codes ni les usages, ces jeunes femmes découvrent un univers que leurs rêves de Téhéran n’avaient pas préparé à affronter. Dans les restaurants et les cafés parisiens, leur présence attire la curiosité. Des invitations leur sont transmises par des inconnus. Homayra Sellier les décline chacune, par incompréhension autant que par caractère. L’une de ses amies, n’y voyant aucun danger, accepte. Elle est violée.
Quelques années plus tard, trois semaines après son mariage, cette amie met fin à ses jours. Elle laisse une note dans laquelle elle écrit se sentir trop sale pour avoir droit au bonheur et à l’amour. Homayra Sellier ne s’en remettra pas sans en faire quelque chose. Elle se promet alors d’œuvrer pour que d’autres vies ne soient pas ainsi gâchées.
Entre-temps, elle poursuit ses études en France. Elle est diplômée du CELSA, école de communication de la Sorbonne, en 1983, après avoir également fréquenté l’Université Paris Descartes. Cette formation lui permet d’acquérir les outils de la communication institutionnelle qui structureront toute son action militante. Sa sœur jumelle, avec qui elle avait fui l’Iran, décède en 2006.
La naissance d’Innocence en Danger
En 1998, une opération internationale conduite par les polices de quatorze nations, baptisée opération Cathédrale, démantèle un réseau cybercriminel actif dans 41 pays et mène à l’arrestation d’une cinquantaine de personnes. Cet événement donne lieu à l’UNESCO à un travail de réflexion sur la pornographie impliquant des enfants et la pédophilie sur Internet. C’est dans ce contexte qu’Homayra Sellier se rapproche de l’institution.
En 1999, Federico Mayor Zaragoza, alors directeur général de l’UNESCO, la nomme à la tête d’Innocence en Danger, mouvement de protection mondial de l’enfance. Face aux obstacles et aux menaces qu’elle rencontre dans ce cadre institutionnel, elle décide en 2000 de quitter l’UNESCO pour créer une association indépendante. Innocence en Danger est aujourd’hui présente dans onze pays sur trois continents : France, Allemagne, Suisse, Autriche, Royaume-Uni, États-Unis, Colombie, Maroc et, depuis récemment, Iran. L’association défend les enfants victimes de violences sexuelles, soutient leur reconstruction par la résilience et lutte contre la cyberpédocriminalité.
Une Franco-iranienne au combat permanent
Depuis la mort de Mahsa Amini en septembre 2022, déclencheur d’une vague de protestations en Iran, Homayra Sellier s’exprime régulièrement sur la situation dans son pays d’origine. Elle dit son admiration pour le courage des Iraniens et n’hésite pas à dénoncer ce qu’elle perçoit comme la lâcheté des dirigeants européens qui, selon elle, maintiennent des relations économiques avec Téhéran malgré la répression.
Elle se constitue régulièrement partie civile dans des affaires de violence sur mineurs en France, portant ainsi son combat au-delà de la sensibilisation. Ses origines kurdes et iraniennes, loin de constituer un héritage figé, nourrissent un engagement pour toutes les formes d’injustice faite aux plus vulnérables. Ce départ forcé à 17 ans a finalement forgé une détermination que quarante années de combat n’ont fait qu’affermir.
